Vue aérienne de la plaine de la Crau montrant l'immense étendue de galets sous le ciel provençal
Publié le 11 mars 2024

Contrairement à l’image d’un simple désert de pierres, la plaine de la Crau est le vestige d’un événement géologique violent : la « capture » de l’ancienne Durance par le Rhône. Cet article révèle comment cet événement a créé un écosystème unique où les galets eux-mêmes, agissant comme des thermo-régulateurs, sont la clé de sa surprenante fertilité, de l’AOP Foin de Crau à une flore insoupçonnée.

En traversant la plaine de la Crau, entre Arles et Salon-de-Provence, une question saisit immanquablement le voyageur curieux : pourquoi ce tapis infini de galets ronds et lisses, ici, si loin de toute rivière puissante capable de les avoir charriés ? L’esprit imagine un torrent disparu, une explication simple. Pourtant, la réalité est bien plus spectaculaire. Ce paysage n’est pas seulement le lit d’une ancienne rivière ; il est le champ de bataille fossilisé d’une guerre titanesque entre deux géants, la Durance et le Rhône.

L’idée commune d’un « désert de pierres » est une vision incomplète. Chaque galet est en réalité une archive, un message venu du cœur des Alpes. Apprendre à le déchiffrer, c’est remonter le temps sur des dizaines de milliers d’années pour assister à un événement géologique majeur : une capture fluviale. Mais si la véritable clé n’était pas seulement de savoir d’où viennent les pierres, mais de comprendre comment leur présence même a forgé un terroir d’une richesse insoupçonnée ? Ce n’est pas l’histoire d’une absence d’eau, mais l’histoire de la façon dont les pierres ont appris à vivre sans elle.

Cet article vous propose un voyage dans le temps géologique. Nous allons d’abord comprendre le drame qui a détourné la Durance, puis nous apprendrons à distinguer les galets comme un géologue pour lire leur origine. Nous déconstruirons le mythe du désert pour révéler la vie foisonnante qu’il abrite, avant de découvrir comment l’homme a finalement ramené l’eau dans cette plaine, créant un équilibre unique en Europe.

Pour naviguer à travers cette épopée géologique et humaine, suivez le guide. Ce sommaire vous orientera à travers les chapitres clés qui vous permettront de décrypter, pierre après pierre, l’un des paysages les plus fascinants de France.

Pourquoi la Durance ne coule-t-elle plus en Crau aujourd’hui ?

Pour résoudre l’énigme de la Crau, il faut remonter à la dernière grande glaciation, dite du Würm. À cette époque, une rivière bien plus puissante que celle que nous connaissons, la « Paléo-Durance », ne se jetait pas dans le Rhône à Avignon. Comme le confirment les archives géologiques, la Durance franchissait le seuil de Lamanon pour aller se jeter directement dans la Méditerranée, formant un immense cône de déjection. C’est elle, et elle seule, qui a déposé ces milliards de galets arrachés aux Alpes.

Le drame se noue il y a environ 18 000 ans. Un phénomène géologique spectaculaire se produit : une capture fluviale. Sous l’effet combiné de l’érosion régressive du Rhône (qui « remonte » son cours en creusant) et de légers mouvements tectoniques, une brèche s’ouvre plus au nord, au niveau du défilé d’Orgon. Le Rhône, situé plus bas, offre alors à la Durance un chemin plus court et plus pentu vers la mer. La rivière, obéissant à la loi de la gravité, abandonne son lit historique vers la Crau et s’engouffre dans cette nouvelle voie pour devenir l’affluent du Rhône que nous connaissons. La Crau est ainsi devenue orpheline de son fleuve créateur.

Coupe géologique montrant l'ancien tracé de la Durance vers la Crau et son détournement actuel vers le Rhône

Cette illustration met en évidence le changement radical de parcours. L’ancien lit, large et rempli de galets, est laissé à sec, tandis que la rivière est « piratée » par un autre cours d’eau. La plaine de la Crau est le témoin silencieux et grandiose de cet événement brutal à l’échelle des temps géologiques.

Comment reconnaître un galet de quartz alpin au milieu du calcaire ?

Maintenant que nous savons que les galets viennent des Alpes via l’ancienne Durance, une nouvelle question se pose au promeneur : comment les identifier ? Tous les cailloux ne se ressemblent pas. Le jeu consiste à repérer les « vrais » galets duranciens, les quartzites, au milieu des pierres calcaires locales. Ces quartzites sont la signature lithologique des Alpes internes, une véritable carte d’identité minérale.

Le quartzite est une roche métamorphique extrêmement dure, formée de grains de quartz soudés par la pression et la chaleur. C’est cette robustesse qui lui a permis de survivre à un voyage de plusieurs centaines de kilomètres. Le calcaire, plus tendre et poreux, est souvent d’origine plus locale. Avec un peu d’attention, vous pouvez vous transformer en géologue amateur et apprendre à les distinguer.

Votre guide pratique pour identifier un quartzite alpin

  1. Le test du toucher : Le quartzite, très dense, est remarquablement lisse et froid au contact, même en plein soleil, tandis que le calcaire est plus poreux et rugueux.
  2. Le test sonore : Prenez deux galets suspects et frappez-les l’un contre l’autre. Deux quartzites produiront un son clair, presque cristallin et aigu. Le choc de calcaires donne un son plus mat et sourd.
  3. Le test de la rayure : Utilisez une clé ou la lame d’un couteau. Le quartzite est plus dur que l’acier et ne se rayera pas. Le calcaire, en revanche, sera facilement marqué d’une trace blanche.
  4. L’observation des couleurs : Oubliez le gris uniforme. Les quartzites alpins offrent une palette de couleurs subtiles : blanc laiteux, rose pâle, verdâtre, voire des teintes ambrées.
  5. L’analyse de la forme : Après un si long transport fluvial, les quartzites sont généralement très arrondis, polis, presque parfaits. Les pierres plus anguleuses sont souvent d’origine plus locale.

Galets duriens ou rhodaniens : quelles différences visibles à l’œil nu ?

La distinction ne s’arrête pas au quartzite. La Crau se situe à la confluence de deux anciennes influences : celle de la Durance (dite « durienne ») et celle du Rhône (« rhodanienne »). Chacun de ces fleuves possède une « signature » géologique distincte, issue des montagnes qu’il draine. Apprendre à les différencier permet de cartographier mentalement la plaine et de comprendre où s’arrêtait l’influence de chaque cours d’eau.

Le cœur de la Crau, notamment à l’est vers Salon, est quasi exclusivement composé de galets duriens. En se rapprochant du Rhône, vers l’ouest et Arles, on peut trouver un mélange, avec l’apparition de roches typiques du bassin rhodanien, comme des basaltes sombres venus du Massif Central. Le tableau suivant synthétise les différences clés, comme le montre une analyse comparative des signatures lithologiques.

Comparaison des signatures lithologiques Durance vs Rhône
Caractéristique Galets de la Durance Galets du Rhône
Origine géologique Alpes internes (quartzites, gneiss) Mélange Préalpes et Massif Central
Palette de couleurs Restreinte, tons clairs Variée, incluant roches sombres
Roches caractéristiques Quartzites dominants Calcaires variés, basaltes
Zone de présence Cœur de la Crau, près de Salon Bordure ouest vers Arles

En somme, un paysage de galets clairs et très résistants signe le passage de l’ancienne Durance. Une plus grande diversité, avec des roches plus sombres et variées, trahit la proximité du Rhône. La Crau est donc bien un « livre » dont les pages sont écrites avec des pierres différentes.

Le mythe du « désert de pierres » : pourquoi ce sol est en réalité vivant et fertile ?

L’image la plus tenace de la Crau est celle du « coussoul », un désert steppique où rien ne semble pousser. C’est une erreur profonde. En réalité, les galets sont la clé d’une fertilité cachée et inattendue. Ils agissent comme un gigantesque thermo-régulateur naturel. Pendant la journée, ces pierres sombres emmagasinent la chaleur du soleil. La nuit, elles la restituent lentement, protégeant le sol du gel et maintenant une température moyenne plus élevée que dans les zones environnantes.

Ce microclimat unique est l’un des secrets du fameux Foin de Crau, le seul aliment pour animaux à bénéficier d’une Appellation d’Origine Protégée (AOP). Sur les 10 093 hectares de prairies AOP que compte la Crau, l’herbe pousse sur un sol irrigué, mais profite de cet effet thermique. La vie s’infiltre partout, comme le souligne une étude sur cet écosystème :

Les galets accumulent la chaleur pendant le jour et la restituent la nuit : les températures moyennes sont ainsi plus élevées que dans la Crau verte.

– Étude sur la plaine de la Crau, Cybergeo – Revue européenne de géographie

Détail macro des galets de la Crau montrant la vie végétale entre les pierres

En y regardant de plus près, l’espace entre les galets est un refuge pour une biodiversité incroyable. Des lichens, des mousses, et une flore spécialisée s’y développent, créant les premières strates d’un sol vivant. Ce n’est donc pas un désert, mais un écosystème complexe où la pierre et le vivant ont appris à collaborer.

Quand les galets finiront-ils par être recouverts par la végétation ?

La vie gagne du terrain, mais avec une extrême lenteur. Le processus par lequel la végétation recouvre progressivement un sol nu est appelé la succession écologique. Dans la Crau, ce processus est freiné par plusieurs facteurs : le vent (le Mistral), la sécheresse estivale et surtout la nature même du sol de galets qui retient peu l’eau en surface.

La formation d’un véritable sol fertile est une œuvre de longue haleine. Les lichens et les mousses sont les pionniers : ils s’accrochent à la roche, la dégradent chimiquement et créent une première couche de matière organique à leur mort. Puis de petites plantes résistantes s’installent. Selon les estimations, le rythme est incroyablement lent : il faut plusieurs siècles à un millénaire pour créer un seul centimètre de sol fertile. Il ne faut donc pas s’attendre à voir les galets disparaître de notre vivant, ni même de celui de nos lointains descendants.

Cependant, cet écosystème du « coussoul » n’est pas stérile. Il est d’une grande richesse, abritant jusqu’à 50 espèces de plantes par mètre carré. On y trouve des végétaux emblématiques et parfaitement adaptés comme le brachypode rameux, le thym, ou la spectaculaire asphodèle. La Crau sèche n’est pas en attente de devenir une forêt ; elle est un écosystème mature et équilibré en soi, protégé pour sa valeur unique.

Comment le Rhône a déplacé son embouchure de 50 km au fil des siècles ?

L’histoire de la Crau est indissociable de celle de son voisin, le Rhône, et de son delta, la Camargue. Si la Crau est un paysage « fossile », figé depuis 18 000 ans, la Camargue est un territoire jeune et dynamique, en perpétuelle construction. Le Rhône, chargé des sédiments arrachés aux Alpes, n’a cessé de combler la mer, gagnant du terrain dans un processus appelé progradation.

Au fil des siècles et des millénaires, le fleuve a déposé des millions de tonnes de limons, d’argiles et de sables, repoussant le littoral vers le sud. Ses bras ont divagué, changeant de cours, créant des étangs et des marais. L’embouchure principale du Rhône s’est ainsi déplacée de plus de 50 kilomètres au cours de l’histoire. C’est un paysage en mouvement constant, à l’opposé de la stabilité de la Crau.

Des géologues comme Pierre Véran ont même émis l’hypothèse fascinante que la Crau caillouteuse, plus ancienne et plus solide, formait le soubassement sur lequel le delta du Rhône et la Camargue sont venus se déposer. Cela signifie que sous les sables et les limons de la Camargue se trouve, enfoui, le prolongement du tapis de galets de la Crau. L’un est la fondation, l’autre est la construction la plus récente.

Pourquoi le canal de Craponne est-il considéré comme un chef-d’œuvre de la Renaissance ?

Pendant des millénaires, la Crau est restée sèche, orpheline de sa Durance. Tout change au XVIe siècle avec l’audace d’un homme, Adam de Craponne. Cet ingénieur visionnaire entreprend un projet titanesque pour l’époque : ramener l’eau de la Durance dans la plaine qu’elle avait abandonnée. Il ne s’agit pas de dévier la rivière, mais de capter une partie de son eau pour la distribuer via un réseau de canaux d’irrigation.

Construit entre 1554 et 1559, le canal de Craponne est une merveille d’ingénierie. Il a permis de transformer une partie de la Crau sèche en prairies verdoyantes et fertiles, donnant naissance à la « Crau humide » et à la culture du fameux foin. L’ampleur du projet est colossale pour l’époque, avec ce qui deviendra un réseau principal de 145 km de canaux et de milliers de « filioles » (petits canaux secondaires). Fait fascinant, le célèbre prophète Nostradamus, alors habitant de Salon-de-Provence, fut l’un des partenaires financiers du projet, possédant un treizième des parts de l’investissement initial.

Ce canal est un chef-d’œuvre non seulement technique, mais aussi conceptuel. C’est l’Homme qui, par son génie, « corrige » un événement géologique et referme une parenthèse de 18 000 ans en réunissant la plaine et l’eau de la Durance. Cet acte fondateur a créé le double visage de la Crau : le coussoul aride, témoin du passé géologique, et les prairies luxuriantes, fruit de l’ingéniosité humaine.

À retenir

  • L’origine des galets est la « capture » de la Durance par le Rhône il y a 18 000 ans, qui a laissé son ancien lit à sec.
  • Chaque galet possède une « signature lithologique » alpine (quartzites clairs et durs) qui permet de retracer son voyage.
  • Loin d’être un désert, la Crau est un écosystème où les galets agissent comme des thermo-régulateurs, créant un microclimat favorable à une vie surprenante.

Quelles plantes comestibles peut-on trouver dans ce désert salé qu’est la sansouïre ?

Notre voyage s’achève dans les confins les plus hostiles de la Crau, là où la proximité de la Camargue et les anciennes incursions marines ont laissé des sols chargés de sel : la sansouïre. Ce paysage, encore plus dénudé que le coussoul, semble être le comble du désert. Et pourtant, même ici, la vie trouve non seulement un chemin, mais offre aussi des ressources insoupçonnées au cueilleur averti.

La reine de ces terres salées est sans conteste la salicorne. Cette plante dite « halophile » (qui aime le sel) est parfaitement adaptée à cet environnement extrême. Ses tiges charnues et croquantes sont un délice pour les connaisseurs. C’est la preuve ultime que la Crau, sous toutes ses facettes, est un paysage de nuances où la vie se cache là où on l’attend le moins. Si l’envie vous prend de jouer les botanistes-gourmands, quelques règles s’imposent pour une cueillette responsable.

  • Identification : La salicorne se présente sous forme de tiges vertes, charnues et articulées, sans feuilles apparentes. On la trouve sur les sols salés et humides d’avril à septembre.
  • Récolte : On cueille les jeunes pousses, tendres et vertes, en coupant délicatement la partie supérieure pour ne pas arracher la base ligneuse et permettre à la plante de se régénérer.
  • Préparation : Après un rinçage rapide, on peut la blanchir une à deux minutes dans l’eau bouillante pour lui ôter un peu de son sel, avant de la poêler avec de l’ail et de l’huile d’olive. Elle peut aussi être conservée dans du vinaigre, comme des cornichons.

La salicorne n’est qu’un exemple parmi d’autres. La sansouïre abrite également d’autres plantes comestibles comme l’obione ou la soude. Ces « légumes sauvages » témoignent de l’incroyable capacité d’adaptation du monde végétal.

La prochaine fois que vous foulerez la plaine de la Crau, ne voyez plus un simple champ de cailloux. Prenez un galet, sentez son histoire, cherchez la vie qui frémit entre les pierres et devenez à votre tour un lecteur du grand livre de la géologie.

Rédigé par Sophie Martell, Docteure en écologie et conservatrice de réserve naturelle, experte de la faune steppique et des zones humides. Elle guide les visiteurs pour une observation respectueuse de la biodiversité fragile du delta.