
Contrairement à l’image de vestiges historiques, les canaux de la Crau sont une infrastructure hydraulique active, essentielle à la survie de la région. Leur « inefficacité » apparente, l’infiltration de l’eau, est en réalité leur plus grande force : elle recharge la nappe phréatique qui alimente 300 000 personnes en eau potable. Ce système séculaire, loin d’être obsolète, se révèle être un modèle de gestion résiliente de l’eau face au changement climatique.
Imaginez un instant un paysage quasi lunaire au cœur de la Provence : la Crau. Une plaine aride, un désert de galets polis par une rivière disparue, la Durance. Pourtant, au milieu de cette aridité, s’épanouissent des prairies verdoyantes, produisant un foin d’une qualité exceptionnelle. Ce miracle n’est pas l’œuvre de la nature, mais celle d’un homme et d’une vision d’ingénieur datant de la Renaissance : Adam de Craponne. Son nom est souvent associé à de jolies promenades au fil de l’eau, mais cette vision est terriblement réductrice.
L’erreur serait de considérer son œuvre, ce réseau complexe de canaux, comme une simple relique du passé. On parle souvent de patrimoine, mais on oublie sa fonction vitale, aujourd’hui plus cruciale que jamais. Et si la véritable clé de la richesse de la Crau ne résidait pas seulement dans l’eau qui irrigue les champs, mais dans celle, invisible, qui s’infiltre dans le sol ? Si la « lenteur » et les « pertes » de ce système archaïque étaient en réalité son plus grand atout stratégique ?
Cet article vous propose de plonger au cœur de ce système hydraulique vivant. Nous allons décortiquer le génie de sa conception gravitaire, comprendre son double rôle agricole et hydrologique, et analyser les menaces qui pèsent sur cet héritage fonctionnel. Bien plus qu’un simple ouvrage d’art, ce réseau est une machine hydrologique qui, depuis près de 500 ans, rend la vie possible dans l’un des territoires les plus singuliers de France.
Pour saisir toute la complexité et l’ingéniosité de ce patrimoine vivant, cet article explore les multiples facettes du réseau hydraulique de la Crau. Découvrez son histoire, son fonctionnement technique, son rôle écologique et les défis auxquels il fait face.
Sommaire : Le génie hydraulique de la Crau, un héritage vivant
- Pourquoi le canal de Craponne est-il considéré comme un chef-d’œuvre de la Renaissance ?
- Comment l’eau de la Durance arrive-t-elle jusqu’aux prés de foin par gravité ?
- Canal de Craponne ou Canal des Alpines : lequel offre la plus belle promenade au fil de l’eau ?
- L’erreur d’urbanisme qui menace la pérennité des canaux d’irrigation traditionnels
- Quand faudra-t-il moderniser ces canaux face au réchauffement climatique ?
- Pourquoi inonde-t-on les prés de Crau alors que l’eau est précieuse en été ?
- Pourquoi la Durance ne coule-t-elle plus en Crau aujourd’hui ?
- Pourquoi le Foin de Crau AOP est-il vendu jusqu’aux écuries de course du Moyen-Orient ?
Pourquoi le canal de Craponne est-il considéré comme un chef-d’œuvre de la Renaissance ?
Le canal de Craponne n’est pas seulement un ouvrage, c’est la matérialisation d’une vision entrepreneuriale et technique exceptionnelle pour son époque. Adam de Craponne, ingénieur du Roi né à Salon-de-Provence, a réussi là où beaucoup avaient échoué : détourner une partie des eaux de la Durance pour fertiliser la plaine aride de la Crau. Entre 1554 et 1559, il finance et construit la branche de Salon, une prouesse qui relève autant de l’ingénierie civile que de la finance de projet. Il ne s’agit pas d’un simple fossé, mais d’un projet pharaonique pensé comme un système complet.
L’ampleur du réseau donne le vertige. Suite à sa vision initiale, le système s’est développé pour atteindre, selon les données historiques, près de 145 km de canaux principaux et secondaires, permettant d’irriguer plus de 20 000 hectares. Cette échelle, réalisée avec les moyens du XVIe siècle, témoigne d’une maîtrise topographique et d’une capacité de planification hors du commun. Le terme « chef-d’œuvre » ne vient pas seulement de l’audace technique, mais aussi de sa pérennité. L’ouvrage initial, validé par une transaction en 1583 pour en organiser l’exploitation, est toujours la colonne vertébrale du système actuel. C’est un patrimoine non pas figé dans le temps, mais fonctionnel, qui continue de remplir sa mission près de cinq siècles plus tard.
Comment l’eau de la Durance arrive-t-elle jusqu’aux prés de foin par gravité ?
Le véritable génie du système de Craponne réside dans son dépouillement technologique : il fonctionne presque entièrement par ingénierie gravitaire. Le principe est simple en théorie, mais d’une complexité redoutable en pratique. Il a fallu calculer avec une précision millimétrique la pente idéale pour que l’eau, captée en amont sur la Durance, puisse s’écouler sur des dizaines de kilomètres à travers la plaine, sans pompe ni énergie externe. La pente est suffisamment forte pour assurer un débit constant, mais assez douce pour éviter une érosion destructrice des berges.
Le débit maximal autorisé du système est colossal, illustrant la puissance de cette artère vitale : il peut atteindre jusqu’à 31 535 litres par seconde au niveau des prises d’eau principales. Cette masse d’eau est ensuite distribuée à travers un réseau capillaire de canaux secondaires (les « filhòles ») vers chaque parcelle. La régulation de ce flux se fait à l’aide de vannes traditionnelles en bois, les martelières, qui permettent d’orienter l’eau vers telle ou telle prairie. C’est un ballet hydrologique ancestral, ajusté à la main par les agriculteurs, qui se perpétue de génération en génération.
Ce système demande une connaissance intime du terrain et une gestion collective rigoureuse. L’image ci-dessous illustre parfaitement le cœur du mécanisme : ces vannes rustiques qui contrôlent un flux si puissant.

Comme on peut le voir, la simplicité de ces ouvrages en bois et en métal cache une efficacité redoutable. Chaque martelière est un point de contrôle stratégique dans ce vaste organisme hydraulique, permettant une répartition fine de la ressource en eau sur l’ensemble du territoire, uniquement grâce à la force de la gravité.
Canal de Craponne ou Canal des Alpines : lequel offre la plus belle promenade au fil de l’eau ?
Découvrir ce patrimoine hydraulique à pied ou à vélo est une expérience immersive, mais le choix de l’itinéraire dépend de l’ambiance recherchée. Les deux canaux principaux, celui de Craponne et celui des Alpines, offrent des visages très différents de la Provence. Il est important de rappeler que ces canaux sont des ouvrages fonctionnels essentiels à l’agriculture et à l’eau potable ; ils ne sont pas des lieux de baignade et leurs berges demandent le respect des propriétés privées.
Le canal de Craponne, plus ancien, est souvent plus « civilisé ». Ses berges sont bordées de platanes majestueux et il traverse des zones où l’histoire est omniprésente, comme à Arles. Il offre une promenade empreinte d’histoire, où l’on ressent le poids des siècles. Le canal des Alpines, construit plus tard, irrigue le nord de la plaine et traverse des paysages qui peuvent sembler plus sauvages et agricoles, offrant une sensation d’immersion plus profonde dans la Provence rurale. Le choix est donc une affaire de préférence personnelle : l’histoire et l’architecture pour Craponne, la nature et la tranquillité pour les Alpines.
Pour une exploration plus ciblée, voici quelques points d’intérêt incontournables :
- Canal de Craponne à Pont-de-Crau : On y trouve les vestiges spectaculaires de l’aqueduc historique de 660 mètres, avec ses arches en plein cintre qui témoignent des défis techniques de l’époque.
- Parcours le long des Alyscamps à Arles : Le canal longe la célèbre nécropole romaine et médiévale, offrant une promenade où l’eau côtoie des millénaires d’histoire.
- Partiteur d’Eyguières : C’est un ouvrage de répartition impressionnant où les eaux sont divisées entre différentes branches du réseau, un spectacle de la maîtrise hydraulique.
- Canaux des Alpines Méridionales : Pour ceux qui cherchent la quiétude, ces sections offrent des paysages plus retirés et moins fréquentés.
- Filhòles secrètes : S’aventurer (avec respect) le long de ces micro-canaux permet de s’immerger dans l’intimité du système et d’observer au plus près la biodiversité qu’ils abritent.
L’erreur d’urbanisme qui menace la pérennité des canaux d’irrigation traditionnels
La plus grande menace pour ce système séculaire n’est pas l’usure du temps, mais l’étalement urbain. Chaque nouvelle construction, chaque route, chaque parking, contribue à un phénomène destructeur : l’imperméabilisation des sols. En recouvrant la terre de béton ou d’asphalte, on empêche l’eau de pluie et, plus crucial encore, l’eau d’irrigation, de s’infiltrer pour rejoindre la nappe phréatique. Ce problème est loin d’être anecdotique : une étude du ministère de la Transition écologique révèle que près de 8,3% des terres en France sont artificialisées, un chiffre en constante augmentation.
En Crau, cette artificialisation a des conséquences dramatiques. Elle rompt le cycle vertueux mis en place par Craponne. Non seulement elle réduit la surface disponible pour l’infiltration, mais elle peut aussi physiquement sectionner les canaux, perturber l’écoulement gravitaire par des busages mal calibrés et polluer l’eau avec des ruissellements chargés d’hydrocarbures. C’est une erreur d’urbanisme fondamentale : considérer les terrains autour des canaux comme de simples espaces vides à construire, en oubliant leur fonction hydrologique vitale. Heureusement, une prise de conscience émerge. Des guides, comme celui de l’agence de l’eau Seine-Normandie, sont produits pour aider les collectivités à appliquer la séquence « Éviter, Réduire, Compenser » et même à planifier la désimperméabilisation, montrant que des solutions existent pour concilier développement et préservation de la ressource en eau.
Votre feuille de route pour évaluer la vulnérabilité d’un réseau hydraulique local
- Points de contact : Identifier et cartographier tous les points où l’urbanisation (routes, lotissements, zones commerciales) intersecte ou longe les canaux et leurs filhòles.
- Collecte : Inventorier sur le terrain les points de rupture existants : canaux busés, interruptions du flux, rejets d’eaux pluviales non traités, dépôts sauvages.
- Cohérence : Confronter l’état actuel du réseau aux documents d’urbanisme (PLU, SCoT) et aux schémas directeurs d’aménagement et de gestion des eaux (SDAGE) pour repérer les incohérences.
- Impacts visibles : Évaluer la perte de paysage et de biodiversité en comparant les zones urbanisées avec des tronçons de canaux préservés. Repérer la disparition de la flore et de la faune typiques des zones humides.
- Plan d’intégration : Proposer des actions correctives concrètes aux collectivités : création de zones tampons végétalisées, projets de désimperméabilisation, restauration de la continuité écologique des canaux.
Quand faudra-t-il moderniser ces canaux face au réchauffement climatique ?
Face à la raréfaction de l’eau, l’idée de « moderniser » les canaux de la Crau semble intuitive. Moderniser signifierait souvent les bétonner ou les tuber pour éliminer les pertes par infiltration et maximiser la quantité d’eau arrivant aux cultures. Ce serait, paradoxalement, la pire des décisions. Car ce que l’on perçoit comme une « perte » est en réalité la fonction écologique la plus précieuse de ce système. Cette « inefficacité » est une stratégie de résilience. La pression est pourtant forte, notamment car on observe une augmentation de +23% des surfaces équipées pour l’irrigation en France entre 2010 et 2020, signe d’une demande en eau croissante pour l’agriculture.
L’erreur serait de n’appliquer qu’une logique purement agronomique et court-termiste. Le véritable bilan hydrique du système de la Crau est bien plus complexe et bénéfique. Comme le souligne une note de l’Office du Tourisme de Salon de Provence, le rôle de ces canaux dépasse largement l’agriculture :
70% de l’eau d’irrigation s’infiltre et rejoint la zone phréatique pour fournir de l’eau aux villes.
– Office du Tourisme de Salon de Provence, Irrigation system documentation
Ce chiffre est fondamental. Il signifie que la majorité de l’eau détournée de la Durance n’est pas « perdue », mais « investie » dans le sous-sol. Elle alimente la nappe de la Crau, qui est la principale source d’eau potable pour tout le territoire. Moderniser les canaux en les imperméabilisant reviendrait à couper le robinet de cette nappe. La vraie modernisation consiste donc à préserver et optimiser cette fonction de recharge, en luttant contre l’artificialisation et en maintenant une gestion raisonnée de l’irrigation par submersion. Face au réchauffement climatique, la solution n’est pas dans le béton, mais dans le génie d’un système qui a su, depuis 500 ans, travailler avec la nature plutôt que contre elle.
Pourquoi inonde-t-on les prés de Crau alors que l’eau est précieuse en été ?
La vision d’une prairie entièrement recouverte d’une fine couche d’eau scintillante en plein été provençal peut paraître absurde, un gaspillage éhonté d’une ressource précieuse. C’est pourtant tout le contraire. Cette technique, appelée irrigation par submersion ou « tour d’arrosage », est au cœur du modèle écologique et économique de la Crau. Loin d’être un gâchis, c’est une méthode de « mise en banque » de l’eau, dont les bénéfices dépassent de loin la simple croissance de l’herbe. En effet, la submersion est la méthode la plus efficace pour assurer une infiltration massive et homogène de l’eau dans le sous-sol.
Cette eau ne fait pas que nourrir les racines du foin ; elle traverse la couche de limons fertiles déposés au fil des siècles et vient recharger la gigantesque nappe phréatique de la Crau. C’est là que réside le secret de l’habitabilité de la région. Ce réservoir souterrain est la principale source d’eau potable pour un vaste territoire. Comme le rappelle le site officiel du Foin de Crau, l’enjeu est de taille : près de 300 000 habitants dépendent directement de cette ressource en eau pour leur consommation quotidienne. L’inondation des prés est donc un acte de service public hydrologique déguisé en pratique agricole.
Sans cette irrigation massive, la nappe ne serait plus alimentée, les niveaux baisseraient drastiquement, et l’eau potable viendrait à manquer. L’agriculteur qui ouvre sa martelière pour inonder son pré ne fait donc pas que produire du foin : il assure la sécurité hydrique de toute une région. C’est la démonstration la plus éclatante de la double fonction, agricole et hydrologique, de ce système d’irrigation unique.
Pourquoi la Durance ne coule-t-elle plus en Crau aujourd’hui ?
Pour comprendre la nécessité absolue des canaux de Craponne, il faut remonter bien avant leur construction, à une époque où la géologie façonnait le paysage. La plaine de la Crau est en réalité un delta fossile. Il y a des milliers d’années, la Durance, rivière alpine puissante et capricieuse, ne se jetait pas dans le Rhône près d’Avignon comme aujourd’hui. Elle bifurquait vers le sud après Orgon pour aller se jeter directement dans la Méditerranée, créant un immense cône de déjection.
Au fil des millénaires, ce cours d’eau a charrié et déposé des quantités phénoménales de galets arrachés aux Alpes. C’est ce qui explique le sol si caractéristique de la Crau, ce « coussoul » couvert de pierres rondes. Puis, pour des raisons géologiques complexes, la Durance a changé de lit, abandonnant son cours sud pour rejoindre le Rhône. Comme le résume le site Anecdotrip, ce changement a été fondateur : « La Durance a accumulé des cailloux arrachés aux montagnes alpines qui, une fois qu’elle a changé son cours, se sont retrouvés à découvert et ont créé le Crau ».
La plaine s’est ainsi retrouvée « orpheline » de sa rivière, devenant un territoire aride et inhospitalier, un désert de galets impropre à l’agriculture. Le sol, bien que potentiellement fertile sous les cailloux grâce aux limons anciens, était privé d’eau. Le génie d’Adam de Craponne a été de comprendre qu’il fallait « rebrancher » artificiellement la Crau à sa rivière mère, la Durance, en créant une dérivation. Les canaux ne sont donc rien de moins qu’une Durance artificielle, ramenant l’eau là où elle coulait autrefois et rendant à nouveau la vie possible.
À retenir
- Le réseau de Craponne est une merveille d’ingénierie gravitaire du XVIe siècle, toujours fonctionnelle aujourd’hui.
- L’inondation des prés n’est pas un gaspillage mais la méthode qui recharge la nappe phréatique pour 300 000 habitants.
- L’urbanisation et l’imperméabilisation des sols menacent directement cette fonction hydrologique vitale, bien plus que l’usure du temps.
Pourquoi le Foin de Crau AOP est-il vendu jusqu’aux écuries de course du Moyen-Orient ?
La renommée du Foin de Crau, qui s’exporte jusqu’aux prestigieuses écuries de Dubaï ou aux haras des champions olympiques, n’est pas un mythe. Elle repose sur des qualités nutritives et organoleptiques objectives, directement liées à son terroir unique et à sa méthode d’irrigation. C’est le seul aliment pour animaux à bénéficier d’une Appellation d’Origine Protégée (AOP) en Europe, une distinction obtenue en 1997 qui garantit un cahier des charges strict, de la parcelle à la botte.
Le secret de sa qualité réside dans la synergie entre trois éléments : un sol de galets drainant, un climat ensoleillé et, surtout, l’irrigation par les eaux de la Durance. Cette eau, chargée des limons fertiles arrachés aux Alpes, dépose à chaque inondation une fine couche de sédiments riches en nutriments. Cette fertilisation naturelle constante favorise le développement d’une flore exceptionnellement diverse, composée de plus de 30 espèces différentes (graminées, légumineuses, etc.), ce qui confère au foin un équilibre parfait.
Cette richesse se traduit par des valeurs nutritionnelles remarquables. Par exemple, sa teneur en minéraux est exceptionnelle, avec, selon certaines analyses, jusqu’à 10g de calcium par kg de matière sèche, un atout majeur pour le développement osseux et la santé des chevaux de compétition. C’est un produit d’excellence, façonné par 260 exploitants sur environ 10 000 hectares, fruit d’un savoir-faire ancestral et d’une ingénierie hydraulique visionnaire. Le Foin de Crau n’est pas juste de l’herbe séchée ; c’est la quintessence d’un écosystème unique au monde.
Pour préserver ce patrimoine fonctionnel, la prochaine étape pour chacun est de prendre conscience de sa valeur et de soutenir les initiatives locales qui luttent contre l’artificialisation des sols et valorisent cette ingénierie unique en son genre.